Interviews et Portraits

Bertrand d’AT

(Bordeaux 23/07/1957 – Mulhouse 02/07/2014)

 

Quelques jours après la disparition de Bertrand d’AT, j’ai ressorti plusieurs de ses interviews que j’avais réalisées au cours de la quinzaine d’années où j’ai eu la chance de le côtoyer, en qualité de journaliste et photographe de danse. En relisant cet entretien de 2008 (quelques mois après la disparition de Maurice BÉJART), il m’a semblé entendre Bertrand et, en guise d’hommage, j’ai voulu faire partager cet instant encore plein de vie.

 

 

 

Quelques dates :

. 23/07/1957 : naissance à Bordeaux

. 1971-1974 : Conservatoire de Dijon

. 1974-1978 : Mudra à Bruxelles

. 1978-1983 : Danseur au Ballet du XX° Siècle, à Bruxelles

. 1983-1987 : Maître de Ballet au Ballet du XX° Siècle, à Bruxelles

. 1987-1991 : Maître de Ballet au Béjart Ballet Lausanne

. 1993-1995 : codirecteur du Ballet Cullberg en Suède, avec Carolyn Carlson

. 1996 : crée la Compagnie Ballet Est en Champagne-Ardennes

. 1997-2012 : Directeur du Ballet de l’Opéra National du Rhin (Mulhouse, Strasbourg, Colmar)

. 02/07/2014 : décès à Mulhouse

 

 Ses principales chorégraphies :

 . « Am Rande der Nacht » (1984) pour le Ballet du XX° Siècle

 . « Jours tranquilles » (1985) pour les Nouveaux Ballets de Monte Carlo

 . « Autour d’Elle » (1986) pour le Ballet du XX° Siècle

 . « Le Bœuf sur le Toit » (1986) pour le Ballet de l’Opéra de Nantes

 . « Les Eléments » (1987) pour le Ballet National de Nancy et de Lorraine

 . « Mourir étonne» (1989) pour le Béjart Ballet Lausanne

 . « Roméo et Juliette » (1990) pour le Ballet de l’Opéra National du Rhin

 . « Ein Tanzpoem » (1991) pour le Ballet de l’Opéra de Zurich

 . « Die Nacht » (1991) pour le CNSM de Lyon

 . « Dichterliebe » (1994) pour les Nouveaux Ballets de Monte Carlo

 . « Andreas » (1996) pour le Ballet Est

 . « Mémoires perdues » (1996) pour le Ballet Est

 . « Le Lac des Cygnes » (1998) pour le Ballet de l’Opéra National du Rhin

 . « Et in Arcadia ego » (2001) pour le Ballet de l’Opéra National du Rhin

 . « Le Prince des Pagodes » (2002) pour le Ballet de l’Opéra National du Rhin

 . « D960 » (2004) pour le Ballet de l’Opéra National du Rhin

 . « Le Chant de la Terre » (2005) pour le Ballet de l’Opéra National du Rhin

 . « A Sign of Love » (2006) pour le Ballet de Shanghaï

 . « Oiseaux exotiques » (2008) pour le Ballet de Shanghaï

  

Comment s’est fait votre premier contact avec la danse ?

Mon premier contact, c’est le souvenir d’une Maman qui aimait beaucoup danser et qui, à la maison, poussait les meubles pour improviser … elle avait rêvé d’être danseuse et je me souviens qu’elle était belle quand elle dansait, qu’elle avait l’air heureuse et, lors de ma petite enfance, j’ai toujours associé la danse à l’image du bonheur.

 

Quel est votre parcours ?

J’ai débuté au Conservatoire de Dijon (1971-74) avec Jean Serry, qui m’a inculqué le sens de la respiration, du poids, de l’espace, en fait une formation de concept très contemporain pour un danseur classique. Puis, je suis rentré à Mudra (1974-78) à Bruxelles, où j’ai suivi une formation pluridisciplinaire avec danse classique, danse contemporaine, théâtre, mime, flamenco, improvisation … A la fin des études, je n’étais pas retenu pour intégrer la Compagnie, mais après un stage de flamenco où les élèves montraient leur travaux, Maurice est venu me voir et m’a demandé « Tu fais quoi l’année prochaine ? » et finalement, je me suis retrouvé là où je voulais être : au Ballet du XX° Siècle ! Dans la Compagnie, j’ai dansé beaucoup de corps de ballet, j’ai fait quelques rôles un peu plus importants et, très vite, quelque chose a commencé à coincer avec moi : j’étais un danseur et je me sentais comme chez moi sur scène, mais cette sorte de confort apparent ne me donnait pas envie de faire des choses exceptionnelles et j’étais fasciné par ceux qui arrivaient à faire des choses extraordinaires, je voulais savoir comment ils y arrivaient et j’aimais réfléchir aux moyens de les faire arriver à être encore meilleurs … très naturellement, un jour Maurice m’a demandé de devenir son assistant, puis j’ai fait des chorégraphies … En fait, j’ai fait un virage à 180° à 26 ans et je n’ai jamais regretté de quitter les planches. Pour moi, le plaisir se situe à l’amont du spectacle, lorsqu’on est en studio à répéter les ballets.

 

Aviez-vous envie de devenir Maître de Ballet ?

Non, c’est Maurice qui me l’a proposé en me disant « tu vas souffrir, mais je pense que c’est vraiment quelque chose pour toi » et ça n’a pas été aisé, ni glorieux, mais j’étais beaucoup plus à ma place, parce que je pouvais à la fois être dans la danse, tout en manipulant les idées et en faisant profiter aux autres de ma culture artistique importante.

 

Quels étaient vos contacts avec Maurice à l’époque ?

Avec Maurice, il y a eu plusieurs phases. Tout d’abord, à Mudra c’était l’adoration, Béjart rentrait dans le studio et c’était Dieu qui se montrait à nous. Ensuite, lorsque je suis rentré dans la Compagnie, j’étais accepté et j’avais des petits trucs à faire puis, très vite, il y a eu une sorte d’ennui de ma part et j’ai voulu partir. Il m’a dit « non, ne pars pas » et, tout d’un coup, on s’est mis à manger ensemble le soir, à se voir très souvent, à discuter et, quand les Maîtres de Ballet sont partis, il m’a demandé de devenir son assistant et j’ai dit « oui » sans même réfléchir. Après, c’est devenu une relation de travail, qui parfois était très violente, très dure, parce que quand quelque chose ne marchait pas bien, il pouvait être d’une mauvaise fois terrible. En même temps, il y a aussi eu des moments uniques comme quand on a monté le « Ring ». Ce qui était génial, c’était quand on partait tous les deux et qu’on avait l’occasion d’avoir des discussions approfondies.

 

Après votre départ, comment a évolué votre relation avec Maurice ?

Maurice a continué à me donner des ballets à remonter à droite et à gauche, ce que j’ai fait et à chaque fois, je retournais à Lausanne lui faire un rapport circonstancié de ce qui se passait. Quand j’ai pris la Direction du Ballet du Rhin, il a continué à me faire remonter certains ballets en me téléphonant pour me demander si je pouvais me libérer, parce qu’il aimerait vraiment que ça soit moi qui le fasse. Alors, je m’organisais pour me rendre libre et il était ravi. Après, on a gardé le contact parce qu’il était très content que je sois Directeur du Ballet du Rhin et fier aussi, parce que c’était quelque chose que j’avais réussi par moi-même et qui n’avait pas été provoqué par lui.

 

Comment avez-vous vécu la disparition de Maurice ?

Mal … parce que c’est plus de trente ans de ma vie, mais aussi parce qu’il était célèbre et qu’on le voit partout. Le jour où la disparition de Maurice a été annoncée, j’ai dû répondre à la presse, j’ai reçu des tas de coups de fils et j’ai vu mes danseurs, puis je suis allé déjeuner … il y avait un grand écran dans le restaurant et le journal télévisé a commencé par : « Maurice Béjart ! ». Le voir vivant alors que je savais qu’il n’était plus là, c’était terrible !

 

Quels sont les pièces de Maurice que vous remontez dans les grandes compagnies internationales ?

Il n’y a rien de régulier, j’ai remonté « Le Ring », « Le Concours », « Le Sacre », « L’Oiseau de Feu », « Symphonie pour un Homme seul » et deux ou trois autres pièces ... C’était Maurice qui décidait, mais maintenant je ne sais pas comment ça va se passer.

 

Gil Roman m’a dit qu’il souhaitait donner « Le Concours » avec le Béjart Ballet Lausanne la saison prochaine …

Il veut remonter « Le Concours » et « Le Marteau sans Maître » : c’est tout à fait bien ! Maurice n’aimait pas se retourner sur ses ballets, ce qui l’intéressait c’était la création. Quand on lui demandait quel était son ballet préféré, il répondait « celui que je ferai demain ». Maintenant, il va falloir apprendre à gérer un fond d’œuvres gigantesque. Comme il disait souvent, « il y en a plein de ratés », mais il y en a beaucoup qui sont réussis. Maurice avait un sens très aigu de ce qui était la mode et il a fait beaucoup de ballets qui, maintenant, sont totalement démodés. Pour « Le Marteau sans Maître », il a fallu le convaincre de le reprendre, mais c’est un ballet qui tient grâce à la chorégraphie et pas spécialement sur des interprètes particuliers. Parce que Maurice a aussi créé beaucoup de ballets pour certains danseurs et ces ballets n’ont de sens qu’avec leurs danseurs spécifiques. Gil mène une politique tout à fait raisonnable pour travailler avec le fond qu’il a à sa disposition. Maintenant, on va voir si ça peut fonctionner.

 

En 1984, vous avez créé « Am Rande der Nacht » pour le Ballet du XX° Siècle. Maurice vous a-t-il donné des conseils pour vos premières créations ?

Oui, c’était drôle. Je voulais faire un ballet, alors Maurice me dit de choisir des danseurs et de faire quelque chose. A l’époque, c’était la pleine mode de Kylián, sa musicalité était à tomber et on allait souvent voir sa Compagnie aux Pays-Bas. Donc, je me lance et je prends une symphonie de Haydn qui me plaisait beaucoup. Or, il avait déjà fait « Symphonie en Ré » et, au bout de trois répétitions, je me rends compte que je suis en train de faire du mauvais Kylián, alors je vais voir Maurice et je lui dis « j’arrête, parce que ça ne marche pas du tout ». Il me dit « Bertrand, si tu as envie de faire un ballet, commence par faire simple : tu prends deux copains et tu fais un pas de deux », alors j’ai fait un pas de deux et ça s’est très bien passé. A partir de là, j’ai continué. Aussi, j’avais fait un pas de deux sur des musiques de Schumann et, à la fin, il me dit « c’est très bien, c’est vraiment très bien, maintenant enlève tout ce qui dépasse ! ». Je lui demande « mais qu’est-ce qui dépasse ? » et il me répond « ce silence interminable en plein milieu et cet extrait  au début qui n’apporte rien … » : il aimait aller à l’essentiel, Maurice était le roi des coupures … Pour le reste, il m’a laissé faire. Un jour, il était dans une colère terrible : je présentais une nouvelle pièce, je n’avais pas de deuxième distribution et j’avais quelqu’un qui s’était foulé la cheville, alors je lui demande « qu’est-ce que je fais ? », il me dit « je ne sais pas, c’est toi le chorégraphe ! ».

 

Quel est votre processus créatif ?

Je ne suis pas quelqu’un de méthodique. De plus en plus, j’ai envie d’arriver absolument pas préparé, d’être habité par une idée, mais sans l’avoir travaillée. Maintenant, je ne sais pas si c’est la bonne solution. Avant, je préparais beaucoup : à partir d’un sujet déterminé, je faisais un découpage, j’écrivais un scénario et je commençais à préparer un certain nombre d’images. Ensuite, il y a le travail avec les danseurs dans le studio, où il y a une sorte d’équilibre entre des propositions de pas de ma part et des propositions de pas de leur part. Il y a rarement des improvisations et j’ai l’habitude de travailler sur des musiques que je connais déjà, plutôt que de confier la musique à un compositeur. Mais la chorégraphie, ce n’est pas ce qui m’intéresse vraiment, j’estime que je fais un bien meilleur travail comme Directeur de Compagnie.

 

Quel bilan tirez-vous de vos années à la Direction du Ballet du Rhin ?

Il n’y a pas de bilan à faire, il y a simplement un mouvement continu d’évolutions. On avance, on a commencé à 20 spectacles, on en a 70 cette année. J’ai vu des danseurs qui sont arrivés dans la Compagnie semblables à des bébés et qui sont devenus maintenant de très beaux artistes, alors je continue à les faire se développer et j’espère que quand ils arrêteront de danser, j’aurai ce qu’il faut en magasin pour en faire d’autres.

 

propos recueillis par Patrick HERRERA

Commentaires

16.05 | 13:56

Un spectacle de qualité avec une programmation harmonieuse entre les pièces classiques et contemporaines, mais aussi au niveau de la musique. Une belle soirée !

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15.05 | 14:26

Un beau moment très bien dansé qui permet de s'échapper du quotidien.

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15.05 | 00:47

Une soirée inoubliable. Un enchantement pour moi qui ai découvert mes sculptures en mouvement. Quelle émotion! Un spectacle de grande qualité.

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11.12 | 02:27

Ekaterina & Dmitri ont évolué sur 2 musiques : d'abord le Prélude n°20 de Frédéric CHOPIN, puis 'Les Quatre Saisons' d'Antonio VIVALDI arrangé par Nigel KENNEDY

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